15 mars 2014 6 15 /03 /mars /2014 18:10

 

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Le Monde 15 mars 2014 par Florence Aubenas

Les filles de chez Jeannette

Les hommes ont droit à un sac de gâteaux par semaine. Les femmes, non. Elles travaillent à la chaîne, toutes. Les hommes sont pâtissiers ou s'occupent de la maintenance. Ils sont payés plus que les femmes, même le petit David, le dernier embauché. Au début, on l'a mis à la chaîne, lui aussi, mais pour quelques mois seulement, une sorte de bizutage. Il touchait 10,21 euros de l'heure, davantage que les filles tout de même, y compris celles qui ont plus de trente-cinq ans de maison.  

Dans la cour de l'usine, assis autour d'une grande table, les hommes se défendent, sur le ton de la blague : « On est plus qualifiés, c'est tout. » Les femmes plissent les yeux dans le soleil, sans s'offusquer. « Cela a toujours été comme ça, non ? », dit l'une. Et sa collègue, forçant la voix : « Une fois, je l'ai dit au patron : je vais m'en faire greffer une paire, j'aurai peut-être une augmentation. » Ça rigole autour, une bonhomie paisible, puis on passe à autre chose, « parce qu'on ne va pas en faire tout un plat ».

 A Caen, depuis quinze jours, les ouvriers occupent la biscuiterie Jeannette, 38 personnes en tout, des femmes pour l'essentiel. Plus d'un siècle durant, on y a fabriqué des « madeleines pur beurre » avant la mise en liquidation judiciaire cet hiver. Le 20 février, les machines devaient être vendues aux enchères, la rue était pleine de camions, des bulgares. Le bruit se met à courir qu'un homme d'affaires algérien cherche à acheter la fameuse recette des madeleines. Des filles se récrient : « Jamais on ne la donnera. » Et quelqu'un, main sur le coeur : « Même pour 10 000 euros. »  

Ce jour-là, le commissaire-priseur finit par renoncer à la vente. Curieux tout de même : « Est-ce que vous allez me prendre en otage ? » Françoise, qui est déléguée CGT, en est restée tout interdite. « C'est pas notre style. » Mais l'occupation est décidée, une révolution dans l'histoire de Jeannette.

La biscuiterie a longtemps tourné sans syndicat. A l'embauche, c'était d'ailleurs la seule question : « Vous ne faites pas de politique, au moins ? On ne veut pas de ça ici. » Ensuite, on recevait la blouse et on commençait le lendemain. Jeannette, c'était pour la vie, la plupart des ouvrières ont plus de trente ans de service.

A table, dans l'usine occupée, la nostalgie monte en vapeur légère avec la chaleur et le mousseux, qu'apportent des sympathisants, une ambiance de repas de famille.

« Tu te souviens de Jocelyne ? On la raccompagnait à la maison parce que son mari l'attendait avec une carabine.

– Qu'est-ce qu'elle a pu pleurer, quand il est mort ! C'était le bon temps. »

Depuis les années 1980, les changements de propriétaire alternent avec les plans sociaux. Les premiers licenciements, en 1986, ont ciblé les mères-de-trois-enfants-et-plus « parce qu'on a de quoi s'occuper chez soi quand on a une famille nombreuse ». En grandissant, la troisième fille de Geneviève s'en est voulu, elle répétait : « Tu as été virée, c'est ma faute. » Finalement, la mère a été reprise autour de l'an 2000, quand on croyait que la biscuiterie allait repartir en produisant pour la grande distribution sous des marques génériques.

   

CONVOYEUSE DE FONDS

   

A la fin 2013, les chefs de ligne ont été convoqués par la direction. Il s'agissait de se montrer fort et de doper le moral des troupes. On achèterait des machines neuves, on redorerait la marque, on déménagerait à Falaise, à 35 km. Les filles s'organisaient déjà pour le covoiturage, quand le financement a capoté. « Je n'ai pas osé l'annoncer à la famille, au début », dit Marie-Claire, embauchée à 16 ans, comme tout le monde. « J'avais honte de ne plus avoir de sous pour mettre à manger sur la table. Finalement, je l'ai dit à ma fille qui l'a dit à mon mari. »

Les premiers jours après la fermeture, Marie-Claire continue à venir chez Jeannette à 6 heures du matin comme d'habitude. Elles se retrouvent à plusieurs, circulant au milieu des machines arrêtées, sans arriver à croire que « les gens de là-haut ont pu leur faire ça ». Elles montent dans les étages déserts : les « bureaux » – ici, c'est comme ça qu'on appelle les cadres – ont tout laissé sens dessus dessous. Alors elles nettoient, pour ne pas avoir l'air de « souillons » au cas où quelqu'un viendrait, retrouvant les gestes de ces moments-là, quand les patrons disaient à l'annonce du énième audit : « Allez, mesdames, donnez un coup de peinture pour que la boîte ait belle allure. »

La résistance des « Jeannette » a provoqué un élan de solidarité à Caen, la mairie a fait livrer des paupiettes. Franck Merouze, responsable CGT à Caen, évoque plusieurs repreneurs.

Pendant ce temps-là, des salariés commencent à être convoqués à Pôle emploi.

Catherine en revient. « Moi, je suis tombée sur quelqu'un de gentil, Kevin. »

Régine se verrait bien convoyeuse de fonds. « Vous avez vu la Volvo à 33 000 euros, garée devant l'usine ? C'est la mienne. » Et si elle passait son permis 44-tonnes ? « Mon conseiller n'a pas été jusqu'à me dire qu'on est trop vieilles… »

Rosa, on lui a proposé « quelque chose dans les steaks hachés à Colombelles », dans la banlieue de Caen. Il faut un CV, une lettre de motivation. Elle s'affole : « Je vais demander à ma soeur. »

Le chef de la maintenance arrive. « Pôle emploi a déjà trois places pour moi, bien payées. Je leur ai dit : calmez-vous, je suis en grève. » Il consulte le tour de garde pour l'occupation de l'usine. « Dites, les filles, vous qui n'avez rien, vous ne pouvez pas faire les permanences à ma place ? » Elles sont en train de débarrasser la table. L'une répond, comme on parle à un enfant : « T'en fais pas. » Et il s'en va.

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Published by Aurore Boréale
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commentaires

pas glop 17/03/2014 08:31

Moi j'aime bien l'extrait suivant: "Le chef de la maintenance arrive. « Pôle emploi a déjà trois places pour moi, bien payées."

Ben voyons, les employeurs n'attendaient que lui et Pôle Emploi a plein d'emplois en réserve dans les tiroirs qu'il ne communique surtout pas, il suffit de demander à son conseiller...

Jean-Pierre NGUYEN 16/03/2014 17:44

Bonjour les Jeannettes,

Je suis avec vous toutes et j'espère passer vous encourager dans un mois dans votre usine occupée.

Bonne chance à vous toutes,

Jean-Pierre NGUYEN

PS : aux collègues de la région parisienne, à mardi dans la manif. pour défendre nos institutions sociales dont l'indemnisation des chercheurs d'emploi et éventuellement avec toi Jacques pour une
revalorisation de ta retraite le 1er avril prochain.

Paule Hochon 16/03/2014 12:18

Tout en finesse Jacques, comme d'hab !

Mew 16/03/2014 07:39

Émouvant. Et révoltant.

Jacques Heurtault 15/03/2014 22:54

Flûte alors! Et moi qui croyais que c'était les femmes qui suivaient un régime amaigrissant pour pouvoir mieux s'empiffrer de pâtisseries! J'ai tout faux, là ... Il faut que je me fasse une raison
: on ne peut pas avoir raison tout le temps!

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