Je suis une jeune salariée de Pôle emploi. aurore-boreale@orange.fr
"L'impasse du chômage", par Albert Jacquard
"La défaite la plus dramatique de notre société est son incapacité à donner une place à chacun.Etrangement, le constat de cette défaite est brouillé par l'emploi d'un mot qui désignait autrefois une circonstance agréable, le chômage. Les journées chômées étaient les repos accordés en l'honneur de la fête d'un saint ou en l'honneur d'un évènement glorieux, victoire ou naissance d'un prince. Ce même mot définit maintenant l'impossibilité de jouer un rôle actif dans la collectivité. Etre en chômage, c'est être de trop.
Paradoxalement, l'extension de cette plaie est le résultat d'un magnifique succès de notre intelligence : faire reculer la malédiction du travail. Les machines, maintenant aidées par les outils informatiques, font la plus grande part des tâches autrefois nécessaires , et cette heureue évolution va certainement se prolonger. La conséquence normale devrait être de permettre à chacun d'étendre dans son parcours de vie la place des activités choisies. Par une abérration monstrueuse, nos sociétés ont fait du travail la principale clé d'entrée dans la société. Celui qui ne trouve pas de travail se trouve exclu.
En fait, durant la plus grande partie de l'histoire humaine, le concept même de travail ne correspondait à aucune réalité. Les chasseurs-cueilleurs qu'étainent nos lointains ancêtres ne connaissaient que des activités considérées aujourdh'ui comme des loisirs. Ils n'ont imaginés de retourner le sol, de le semer, de récolter, de mettre à l'abri la nourriture produite que depuis quinze mille ans. Pour cela il a fallu créer des outils, construire des greniers, défendre ceux-ci contre les voleurs, faire la guerre. Certes, ce statut d'éleveurs-agriculteurs permettait de disposer d'une plus grande quantité de nourrture mais le prix à payer,l'obligation de travailler, a pu paraître à certains bien lourd. Pour alléger ce poids, nos sociétés ont imaginé de sacraliser ce qui n'est qu'une contrainte douloureuse.
L'accès de chacun au biens produits par l'effort de tous a été conditionnée jusqu'à présent par sa partcipation à cet effort: " à chacun selon ses mérites" . Mais pour produire, il faut désormais moins d'efforts; un jour viendra où il n'en faudra presque plus; les machines s'en chargeront. Nous devrions nous en réjouir; stupidement, par manque d'imagination devant ces conditions nouvelles, nous le déplorons. Pour maintenir le système de répartition d'autrefois, nous inventons de produire des biens rigoureusement inutiles ,les "gadgets", dont nous nous efforçons de convaincre les consommateurs qu'il sont nécessaires; cela donne du travail à ceux qui les produisent, à ceux qui en font la publicité, à ceux qui vendent , à ceux qui les détruisent; mais ce travail n'est qu'une fatigue inutile,et dévore souvent des ressources non renouvelables de la planète. Cette fuite en avant vers la consommation aboutit une véritable obésité des sociétés les plus riches.
Il est temps de s'interroger sur la finalité de la vie en commun."
"A toi qui n'est pas encore né(e)"