Pas de policier en vue, aucune voiture noire garée devant le centre social de Frais-Vallon. Pourtant, ce mardi, la structure accueille deux préfets, Michel Cadot et Marie Lajus. Prudent, le charbonneur qui tient commerce dans le block mitoyen a remonté son col sur son visage et enjoint les photographes d'éviter de lui tirer le portrait.
On pourrait voir en lui une silhouette dans le paysage qui met du piment dans le reportage : il est pourtant au coeur du sujet. Lors de sa visite à Marseille le 8 novembre dernier, le premier ministre Jean Marc Ayrault a annoncé une battrie de mesures pour le territoire. Certaines - chiffrées en milliards - ne sont pas attendues avant plusieurs années. D'autres, données en millions doivent intervenir dès 2014, si possible avant les élections municipales, même si cette date ne figure nulle part ailleurs que dans tous les esprits.
Le plan Marseille ou pacte de cohésion sociale et de sécurité prévoit notamment l'ouverture de permanences d'agents de Pôle emploi dans les centres sociaux afin de rapprocher les services publics des citoyens marseillais, en particulier ceux qui ne sont inscrits dans aucun dispositif d'insertion, hormis ceux offerts par les réseaux délinquants. C'est la mise en place de cette première mesure que le préfet de région et la préfète déléguée pour l'égalité des chances étaient venus saluer de leur présence. Cette permanence se tiendra donc tous les jeudis, à part ce jour-là : pour les besoins de la cause, la conseillère de Pôle emploi a reçu un premier "client" sous les yeux des deux préfets.
En réponse à la directrice du centre social, Andrée Antolini qui insistait sur la nécessité d'une action globale qui ne néglige ni la question de la mémoire, ni celle du cadre de vie ou de l'accès à la santé, le préfet Michel Cadot a affirmé qu'il s'agissait là d'une mesure issue "d'un plan global qui concerne l'école, la jeunesse, la parentalité, le cadre de vie et le retour des services publics". L'agent de pôle emploi est censé en partie incarner ce retour. "C'est une porte ouverte dans le quartier, formule-t-il. Un point de proximité permettant d'aller vers les demandeurs d'emploi".
Porte ouverte sur le quartier ?
Mais cette porte ouverte ne l'est pas forcément pour tous : l'agent de Pôle emploi qui viendra là une demi-journée par semaine n'est pas censé accueillir les demandeurs inscrits et indemnisés, puisqu'il n'a pas d'ordinateur relié à la base de l'agence. Il ne recevra pas plus les allocataires du Revenu de solidarité active puisqu'un accompagnateur à l'emploi pour ces publics spécifiques travaille déjà au sein du centre. Quant aux jeunes, ils bénéficient déjà d'une permanence de la mission locale qui leur est dédiée. "Les conseillers délivreront un premier niveau de service et d'information, en priorité à des personnes qui ne sont pas ou plus inscrites comme demandeurs d'emploi ou qui ne se rendent pas spontanément en agence", indique-t-on à Pôle emploi. "Nous avons vocation à travailler de manière étroite avec l'ensemble des acteurs de terrain", insiste Jérôme Marchand Arvier, directeur régional adjoint, présent ce jour-là.
Ce que le directeur a forcément passé sous silence, c'est que la mise en place du dispositif a créé bien des remous au sein des agences. Ainsi dans celle située au carré Gabriel, en plein coeur du 14e arrondissement, une pétition a circulé "signée par 90% des agents" pour refuser de participer à ce dispositif. "Ce qu'on n'apprécie pas c'est que ce dispositif part du principe que nous n'allons pas dans les quartiers, alors que c'est au coeur de mon métier, indique un agent, sous couvert d'anonymat. D'autre part, on dit partout que la mobilité des demandeurs est le premier pas vers l'emploi et là, on va vers eux comme s'il suffisait d'ouvrir une permanence pour ramener les gens vers l'emploi".
Un plan sans diagnostic
Un discours repris par les syndicats qui l'ont fait remonter lors d'une réunion début janvier avec la direction. "Les quartiers Nord, j'y travaille et y habite, souligne Jean-Marc Robert, délégué Sud solidaires. Si vous prenez l'agence de Mourepiane, elle est située à 500 mètres de la Castellane, à 800 mètres de la Bricarde. Les gens n'ont pas de mal à atteindre leur agence. De plus, ceux qui fréquentent les centres sociaux sont déjà dans une démarche citoyenne. S'ils sont en recherche d'emploi, ils sont déjà inscrits chez nous. On lance ce plan sans diagnostic, ni audit de terrain. Il s'agit d'une commande politique partie du premier ministre, passée par Sapin et qui arrive jusqu'à nous parce que le Plan Marseille est une priorité du gouvernement".
Joint par nos soins, Jérôme Marchand-Arvier ne nie pas les inquiétudes remontées des agences. "Nous avons eu une rencontre avec les organisations syndicales, le 7 janvier dernier. Les interrogations sont variables selon les agences. C'est pour cette raison que nous avons choisi une mise en place progressive des permanences en fonction des réalités du terrain". Ainsi les deux permanences mises en place dans le 13e arrondissement relèvent de l'agence de Château-Gombert, moins accessibles et où les agents se sont déclarés volontaires. Prudent, le directeur régional insiste sur la nécessité d'une évaluation au fil de l'eau pour mieux ajuster l'action aux demandes du public en lien avec l'ensemble des acteurs de l'emploi et de l'insertion.
Question de crédits
Car le territoire marseillais n'est pas dépourvu de dispositifs innovants, Destinés aux demandeurs d'emplois des zones urbaines sensibles, les clubs ambition - que le plan Ayrault prévoit de doubler - affichent des taux de réussite encourageants. Créés au sein même des centres sociaux, les Points d'appui pour l'emploi des Jeunes ou Papej ont failli disparaître avant de devenir des Move (mobilisation et orientation vers l'emploi). De fait, pour être utile, ces permanences doivent trouver un relais direct auprès des personnels des centres sociaux qui doivent orienter les publics jusqu'à la prise de rendez-vous. Pas simple, quand les centres sociaux doivent déjà faire face à bien d'autres missions.
A Frais-Vallon, la préfète déléguée pour l'égalité des chances a insisté sur la nécessaire coordination entre les dispositifs et l'ajustement des politiques au fil des mois, en fonction des remontées du terrain. Des stages d'immersion sont prévus pour les animateurs des centres sociaux qui souhaitent mieux connaître Pôle emploi et réciproquement. Et pour tenter d'apporter une réponse à l'équilibre financier fragile des structures sociales, la préfète a annoncé le déploiement de 44 responsables accueil jeunesse dans les centres sociaux dès 2014, financés sur des crédits de droit commun via la Caisse d'allocations familiales. Les représentants des centres sociaux présents dans la salle accueillent les annonces poliment, sans un mot de commentaire pour la presse.
Alors que la réunion se termine dans la salle où le centre social reçoit ses hôtes de marque, le Préfet s'étonne des mannequins qui l'entourent. C'est là le vestige d'une action d'insertion par l'économique menée par le centre social et baptisée Vêti-toi durant plusieurs années. En 2011, elle a dû s'arrêter faute de contrats aidés adaptés. Reste à savoir si l'histoire repasse les plats ou pas.